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Interview : Dirk Ivens

par François Zappa

Que ce soit pour sa participation dans des groupes phares comme Absolute Body Control ou The Klinik, en solo comme Dive ou dans des projets dans lesquels il cherche de nouvelles façons de s’exprimer, comme Sonar ou Motor!k, Dirk Ivens occupe une place importante dans l’histoire de la musique électronique. Ça a été un véritable plaisir de pouvoir interviewer l’une des personnes qui ont aidé à définir la musique qu’on aime tant. On espère avoir l’occasion de le voir jouer avec Absolute Body Control à l’Ombra Festival, qui devrait avoir lieu fin novembre à Barcelone.

—Après avoir fait partie d’un groupe punk appelé Slaughterhouse, tu as créé The Few. Que peux-tu nous dire sur ce groupe ? Était-ce un premier pas vers le son d’Absolute Body Control ?

Slaughterhouse était un groupe traditionnel composé de 4 musiciens (voix/guitare/basse/batterie). On s’est inspirés de la scène punk de l’époque et de groupes comme The Damned, Ramones, Sex Pistols, mais c’est le groupe belge The Kids qui nous a le plus influencés. Je les ai vus des dizaines de fois en concert. Ils ont une énergie incroyable sur scène. Mais comme c’est bien souvent le cas avec les groupes qu’on monte avec des amis, celui-ci n’a pas duré longtemps, mais j’avais déjà le virus de la musique en moi. The Few a été créé peu de temps après : on était trois et la batterie a été remplacée par une boîte à rythmes. Les deux groupes avaient un son complètement différent d’Absolute Body Control, qui était entièrement électronique et très inspiré par SUICIDE, Human League et de nombreux autres artistes de la scène britannique.

—Tu as dit que le premier album de The Kids a eu une énorme influence sur toi. Penses-tu que l’influence du punk et son esprit (par exemple, le DIY) ont toujours été présents dans ta carrière ?

—Oui, j’aimais l’idée d’expérimenter et de créer mes propres sons. La scène DIY a toujours été très active, que ce soit au niveau de la création, de l’enregistrement, du punk ou même de l’électronique. D’ailleurs, c’est aussi pour cette raison que les groupes de musique électronique avaient un son tellement différent. Il n’existait pas de disquettes avec des sons de synthé ou de batterie. Il fallait trouver son propre style.

—Dans le premier album d’Absolute Body Control, on retrouve une reprise de « Baby’s on Fire » de Brian Eno. Eno n’est pas une référence habituelle dans cette scène, mis à part pour l’incroyable reprise de Bauhaus. Aimais-tu sa musique ? Dans « Turning Around », un morceau que tu as enregistré en live en 1983, j’entends un peu de Devo. T’ont-ils influencé ?

—J’aime les deux, en particulier Devo, mais ils ne m’ont pas vraiment influencé. « Baby’s On Fire » est une chanson géniale, elle passait toujours dans mon pub préféré, alors on a décidé d’en faire une reprise. Elle est aussi très simple et facile à jouer :).

—Comment est née l’idée de composer Numbers, le deuxième album d’Absolute Body Control, complètement instrumental ?

—On a beaucoup expérimenté à cette époque et à un moment donné, on s’est retrouvés avec plein de petits morceaux sur les bras. On a donc pensé que ce serait une bonne idée de rassembler tout ce qui était intéressant sur une seule cassette. Comme tout était instrumental, j’ai décidé de ne pas mettre de voix, pour que l’ensemble soit uniforme.

—Les sons des numéros 2 et 4 me rappellent les bandes-sons de John Carpenter, peut-être à cause de la similitude du matériel utilisé. À cette époque, les films avaient souvent de superbes bandes-son électroniques. As-tu déjà été tenté de composer de la musique pour les films ?

—Oui, beaucoup de gens utilisaient le même matériel, comme les marques Korg, Moog et autres. Du coup, beaucoup de sons étaient similaires. Je n’aimais pas du tout le son de Moroder, cette ambiance disco avec Donna Summer. Aujourd’hui, ces musiques se mélangent à nouveau, mais avant, elles appartenaient à un genre et à une scène complètement différents. Les bandes-sons de films m’ont toujours passionné, je suis fan du travail de John Carpenter et de bien d’autres encore. En 1995, avec DIVE, j’ai composé la bande-son « Grinding Walls », avec des visuels de Sigillum S. J’aimerais avoir d’autres occasions comme celle-là.

—Dans une interview, tu as dit que « le secret d’ABC réside dans le fait que les chansons sont accrocheuses et pop » et je suis entièrement d’accord avec toi. Bien que le son soit minimal et parfois brut, après avoir écouté tes chansons une ou deux fois, on a l’impression de les avoir écoutées toute notre vie. Arrives-tu facilement à composer des mélodies accrocheuses ou est-ce que ça te prend beaucoup de temps ?

—On essaie de faire aussi simple que possible. On ne superpose pas plus de 4 couches les unes sur les autres, tout comme un groupe de 4 personnes, sauf que dans notre cas les instruments sont remplacés par l’électronique. Bien sûr, on doit toujours inventer la mélodie et le texte. Même si tu as les instruments les plus chers du monde, si tu n’as pas l’idée de base, tu n’avanceras pas. Et l’inspiration plane dans l’air, de temps en temps on se laisse guider par elle et on crée :).

—La compilation Tracks est remplie de tes chansons plus expérimentales/industrielles. Le matériel date-t-il des débuts du groupe ou préférais-tu utiliser ton matériel plus difficile pour des compilations ?

—Notre objectif principal a toujours été de rendre notre musique aussi intéressante que possible pour nous-mêmes et pour l’auditeur. On a donc toujours essayé des angles et des atmosphères différents. On a vraiment beaucoup expérimenté, et acheté de nombreux instruments différents. C’est de là que viennent toutes les variations de sons.

Wind [Re] Wind (2007) est un album où tu as retravaillé ton matériel classique. Pensais-tu que le son des morceaux était dépassé ou voulais-tu simplement voir quel était leur rendu avec la technologie moderne ?

—Pour être honnête, la qualité sonore n’était pas la meilleure, et on avait la possibilité de faire de meilleurs enregistrements avec les nouvelles technologies. En plus, on avait prévu de remonter sur scène, on avait donc besoin d’excellentes pistes d’accompagnement sur lesquelles Eric pouvait jouer. On a essayé de rester très proches de l’idée originale et des sons, mais maintenant tout est plus dynamique et plus clair.

—Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’idée derrière Absolute Controlled Clinical Maniacs ? Il est difficile de penser à un super-groupe de ce style. Comment est-il né ?

Absolute Controlled Clinical Maniacs a été formé à partir de 3 groupes différents = ABSOLUTE BODY CONTROL (Dirk – Eric)/THE KLINIK (Dirk – Mark) / THE MANIACS (Sandy). Pour faire court, Sandy Nys de The Maniacs était très actif sur la scène des cassettes faites maison, et il envoyait beaucoup de cassettes où était enregistrée. Un jour, il a reçu une invitation de la Norvège pour jouer là-bas, alors il nous a demandé de faire un supergroupe avec ces 3 pour donner quelques concerts. Quand on est revenus, on a de nouveau changé le nom en THE KLINIK qui existait désormais avec ces 4 membres et on a sorti Sabotage. Peu de temps après, le line up a changé. Marc et moi, on est devenus les membres principaux.

—Au début, The Klinik était composé de deux membres : toi et Eric Van Wonterghem. Avez-vous eu des difficultés à séparer ABC et The Klinik ?

—Pas vraiment, Mark était inspiré par Throbbing Gristle et Tangerine Dream et je viens de la scène plus synthpop. The Klinik (lent, sombre, doomy) et ABSOLUTE BODY CONTROL (minimal, synthwave) sont totalement différents.

—Sabotage est le premier album de The Klinik. On pose toujours une question sur l’enregistrement d’un album emblématique, c’est une tradition. Dans ce cas, que retiens-tu de la création de ce disque ?

—Un côté a été enregistré par Mark et moi-même dans son home studio, une petite pièce pleine de matériel. J’ai écrit le texte et je chantais pendant qu’il jouait. Tout a été enregistré en une seule prise pour ainsi dire, si on faisait une erreur au milieu d’une chanson, on devait reprendre de zéro. Il n’y avait pas d’ordinateur pour corriger quoi que ce soit. Il est donc impossible de faire des remakes des anciennes chansons, les instruments se fondent les uns dans les autres, on ne peut pas couper en plein milieu. La coupure s’entendrait forcément. La face B du disque comportait des enregistrements live de cette tournée en Norvège. À sa sortie, l’album a été diffusé à la radio nationale, car c’était très rare de voir un groupe de notre genre en tournée en Norvège à cette époque.

—Le son de The Klinik est passé à l’EBM avec Pain and Pleasure et Plague. Comment décrirais-tu la scène EBM belge ces années-là ? Quels en sont tes souvenirs ?

—Il existait une scène avec des groupes comme à;GRUMH…, The Neon Judgment, Parade Ground, Snowy Red, A Split Second, Front 242 et ainsi de suite, mais tout le monde travaillait dans son coin. C’est la raison pour laquelle tous ces groupes semblent si différents. On n’avait aucun contact réel et les concerts étaient très rares. La plupart de ces groupes s’inspiraient tous de la même scène électronique britannique, puis soudain, le mouvement belge est né.

—Tu as sorti quelques albums avec le projet Blok 57 aux côtés de l’ancien membre de Vomito Negro, Guy Van Mieghem. Que peux-tu nous dire de cette expérience ?

—On vivait dans la même ville. Tu sais comment ça se passe : on s’est dit qu’on devait faire un truc ensemble et l’instant d’après, on était en studio pour enregistrer des idées. Avec Blok 57, on n’a jamais joué en live, même si on a signé sur le label allemand Zoth Ommog et si on a sorti deux albums. C’était amusant, mais juste un projet parallèle.

—Dive a créé un nouveau style et influencé de nombreux groupes (encore une fois). As-tu ressenti la pression de devoir te réinventer à chaque fois ?

—Quand The Klinik s’est séparé pour la première fois, j’étais complètement seul et je voulais créer avec un minimum d’instruments, mais avec un maximum de son. J’ai donc utilisé quelques instruments pour créer un son saturé et je criais ou chuchotais dessus. Il ne s’agissait pas de me réinventer, mais j’étais fatigué de faire des compromis avec d’autres musiciens et à partir de là j’ai voulu faire mon truc à 100 %. Pour beaucoup de gens, j’ai créé quelque chose de nouveau et je semble être une inspiration, en tout cas pour moi c’était une sorte d’évasion. Je tenais absolument à faire mon truc à moi.

—Quand tu joues en tant que Dive, est-ce plus difficile d’être sur scène seul ?

—C’est un tel soulagement de monter sur scène sans aucun instrument et armé de deux stroboscopes comme seules lumières, pour créer une performance et développer l’énergie entre moi et le public. Bien sûr, quand j’ai un problème technique, j’ai personne à qui parler, mais de cette façon j’ai la possibilité de faire des concerts dans le monde entier sans trop de frais de déplacement pour l’organisateur. Oui, c’est simple, mais efficace.

—Avec Dive, tu as travaillé avec le producteur italien Ivan Iusco. Dans quelle mesure était-il important pour le son de ce projet ?

—Il était et est toujours très important, car à un moment donné il faut développer son son et comme je ne suis pas vraiment musicien et ni technicien j’ai dû collaborer avec d’autres personnes pour continuer à jouer et apporter de la variation. Pour mes derniers albums, j’ai toujours collaboré avec d’autres musiciens comme Ivan, Jan de Wulf, Rafael M. Espinosa, Eric van Wonterghem, mais en tant qu’interprète je monte seul sur scène.

—Sonar, est le plus dansant de tous tes projets. T’intéressais-tu à la musique dance ?

—Je suis un grand fan d’Esplendor Geométrico et je voulais faire quelque chose dans la même veine, mais en plus dur, tandis qu’E.G. s’intéressait plus au côté hypnotique et transy. Je n’étais pas vraiment intéressé par la scène dance electro, mais E.G. présente cette touche expérimentale industrielle que j’aime tant.

—Sonar a sorti 8 albums, plutôt impressionnant étant donné que tu as sorti des disques avec le reste de tes projets. Quel est ton secret pour être si prolifique ?

—Tous les projets sortent du même esprit, mais ont un son différent, il est donc très facile de faire la différence. DIVE et The Klinik sont plus dans le style EBM doomy, ABC est synthpop minimal, SONAR se compose de beats instrumentaux, MOTOR!K est un projet avec des guitares et une batterie krautrock, utilisant une boucle de synthbass.

—Comment est né le projet de remixage et remixé par Muslimgauze ? L’as-tu rencontré ?

—Je connaissais Muslimgauze depuis longtemps et je collectionne tous ses albums. Sur mon label Daft Records, j’ai déjà sorti son album Silknoose (1995) et on s’appelait très souvent ou on communiquait par courrier. Quand on travaillait sur cet EP Sonar vs Muslimgauze en 1998, l’idée était de faire des remixes l’un de l’autre, puis de monter une petite tournée ensemble. Malheureusement, c’est tombé à l’eau. Un jour où je lui ai téléphoné à nouveau pour discuter de certains détails du live set, j’ai eu son père, qui m’a expliqué que Bryn était très malade. Quelques jours plus tard, il est décédé, c’était irréel…

—J’ai été surpris quand j’ai vu que tu faisais partie d’un groupe de krautrock, Motor!k. Comment t’es-tu lancé là-dedans ?

—J’ai commencé à jouer de la guitare à la fin des années 70 à la suite du mouvement punk, puis j’ai arrêté avec l’arrivée du synthétiseur. Mon rêve a toujours été de reprendre cette guitare au moment opportun. Il y a deux ans, j’ai rencontré un gars qui avait le même intérêt que moi pour des groupes comme NEU!, La Dusseldorf, Michael Rother… et on a commencé à jammer ensemble juste pour le plaisir. Très vite, on s’est rendu compte qu’on avait besoin d’un vrai batteur au lieu d’une boîte à rythmes. On voulait avoir un son mélodique, mais puissant. Et bien sûr, de fil en aiguille, on a enregistré des démos et le label allemand Out Of Line s’y est intéressé. Au passage, j’en profite pour dire que notre tout nouvel album MOTOR!K-2 sort à la fin de ce mois de septembre 2020.

—Tu étais le propriétaire de Body Records, puis de Daft Records. Est-ce difficile de faire de la musique et en même temps de diriger un label ?

—C’était bien tant que les ventes étaient bonnes. On a jamais eu l’attention de s’enrichir, mais on a découvert qu’il faut y consacrer beaucoup d’énergie, d’efforts et d’argent, et de nos jours, c’est horriblement difficile d’en vivre. Beaucoup de disquaires ont disparu, les distributeurs se sont arrêtés, donc c’est un vrai combat et ce n’est pas ça que je voulais. Donc, après avoir sorti plus de 100 disques j’ai décidé il y a deux ans d’arrêter les deux, Daft Records (CD) et Minimal Maximal (Vinyl) et de vendre mon stock, afin de pouvoir me concentrer pleinement sur mes propres albums. Crois-moi, mon cœur saigne quand j’entends de très bonnes démos qui mériteraient d’être lancées sur le marché, mais mon cerveau me rappelle gentiment à la raison. Les temps ont changé, que veux-tu.

—Avec Daft Records, tu as sorti un album d’Esplendor Geométrico, dont tu es fan. Quand et comment as-tu commencé à les écouter ?

—Comme j’ai suivi E.G. depuis le début, j’ai eu la chance de les voir pour la première fois en concert à Utrecht en Hollande en 1989. Ils n’étaient pas très connus sur la scène électronique, donc dès que j’en avais l’occasion, je mentionnais leur nom dans des interviews et petit à petit ils sont devenus plus populaires en Allemagne. On a donc eu la chance de donner quelques concerts ensemble. Ils sortaient leurs albums uniquement sur vinyle jusqu’à ce que je les approche pour sortir leur tout premier CD sur mon label. Au total, on a sorti 3 albums : Sheikh Aljama (1991), Nador (1995), Tarikat 1997 et un single Treinta kilometros de Radio en 1996. Ce sont de bons amis, on a fait des tournées en Allemagne et aux USA et on partage encore souvent les mêmes affiches de festival.

—Penses-tu que tes fans ont suivi toute ta carrière ou qu’ils sont plutôt fans de certains de tes projets ?

—Je pense que la plupart des gens qui me connaissent savent tout de mes différents projets. Bien sûr, tout le monde vieillit et les intérêts changent, car je vois aussi beaucoup de jeunes lors de concerts 🙂

—Je suppose qu’il est difficile de faire des plans de nos jours avec cette situation, mais quels sont tes projets pour l’avenir ? Un nouvel album Sonar ?

—Eh bien, en ces temps de COVID-10, je suppose que chaque musicien a fait un nouvel album ha, ha 🙂 Comme je l’ai dit, pour moi, le nouvel album de MOTOR!K sortira bientôt, ainsi qu’un tout nouvel album de DIVE. En ce moment, on écrit aussi du nouveau matériel pour ABSOLUTE BODY CONTROL, mais ce sera pour l’année prochaine. Avec SONAR, on n’a aucun projet, car Eric est maintenant très occupé avec son propre projet MONOLITH, et on prend les choses comme elles viennent, donc pas de pression du tout 🙂

Photos : Patrice Hoerner

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