Portada » Interview : Jean-Marc Lederman

Interview : Jean-Marc Lederman

par François Zappa

Si vous interviewez Jean-Marc Lederman, le problème, c’est qu’en faisant vos recherches, vous n’arrêtez pas de trouver des albums intéressants qu’il faut écouter afin d’écrire les questions. Et quand vous pensez connaître suffisamment bien sa carrière, il annonce un nouvel album. Alors vous vous dites : OK. Attendons et écoutons le nouveau matériel. Mais une fois que vous avez enfin son nouvel album, vous découvrez l’une de ses autres collaborations, et vous vous remettez à creuser… Ça a été difficile, mais nous avons finalement réussi à interviewer Jean-Marc, l’artiste également connu comme Johnny Toosoon, Patricia Hearst et même Jimmyjoe Snark III.

—Comme beaucoup d’artistes, tu as commencé ta carrière dans un groupe de punk appelé Streets. Le groupe n’a sorti qu’une chanson. Que signifiait le punk pour toi ? Était-ce seulement un bon moyen de commencer à faire de la musique ?

—En fait, Streets était un groupe très célèbre sur la scène punk de Bruxelles. Plus tard, ils changé de nom pour s’appeler Contingent, ils ont donc sorti plus d’une chanson. Le punk était mon idée du « You Can Do It ». Il y avait tellement de liberté créative, le punk était bien plus que ce que le mainstream a vu en lui. Il y avait des groupes, mais aussi des artistes graphiques. C’était vraiment libérateur d’avoir la possibilité de créer sans être comparé à de vieilles références ou sans être jugés.

Comme j’étais totalement amateur dans le domaine de la musique avec des synthés, quand tout était encore relativement nouveau, le punk m’a dit que je devais me bouger, et faire ce que j’avais à faire. J’ai également été inspiré par les premiers albums d’Eno, qui était un musicien à la formation non classique, et bien sûr par Kraftwerk. Je sentais déjà que j’étais tombé amoureux des synthés.

—Le premier single de ton groupe suivant, Digital Dance, était une reprise de « Radioactivity » de Kraftwerk. Quand as-tu commencé à écouter le groupe allemand ? Tu as dit qu’ils avaient eu une grande influence sur toi.

Oui, j’ai commencé à écouter le Kraftwerk de Ralf et Florian, et j’ai commencé à les suivre. J’ai arrêté d’écouter quand Bartos et Flur on quitté le groupe. Pour moi, ce n’était plus Kraftwerk.

—L’année dernière, on a été voir le concert de Curtis, un groupe de reprise de Joy Division. Ils avaient recréé le célèbre concert de Joy Division au Plan K de Bruxelles. Tu t’y trouvais également avec Digital Dance. Quels sont tes souvenirs du concert ?

Il faisait très froid. Ian est arrivé dans le vestiaire et nous a dit : « Je suppose que c’est pour ça qu’on l’appelle la coldwave ». D’ailleurs, j’ai conduit Ian et Bernard au concert depuis leur hôtel.

—Dans la plupart de tes premiers groupes, (Streets, Digital Dance, et plus tard, Kid Montana) tu jouais avec Phil Wauquaire et Michel Zylbersztajn. Connaissiez-vous une évolution musicale similaire ou bien était-ce facile pour toi de travailler avec eux ?

On était amis.

—Aux alentours de 1982, tu as rejoint Gene Loves Jezebel. Combien de temps es-tu resté dans le groupe ?

Environ 6 mois, je crois. Mais je suis parti, car les jumeaux n’arrêtaient pas de se disputer, ça m’épuisait.

—Un an plus tard, tu rejoins le groupe The The. Comment c’était, de travailler avec Matt Johnson ? À l’époque, Thomas Leer jouait aussi du claver avec lui, non ?

J’ai rejoint The The pour leur résidence au Marquee (4 concerts chaque jeudi, je crois, pendant un mois). C’était début 1982. En effet, sur scène, on retrouvait Thomas Leer, Zeke Manyaka, Jim Foetus, Marc Almond, et Richard de  Cabaret Voltaire en tant qu’invités le premier jour. Par contre, impossible de me souvenir qui jouait de la basse. C’était sympa de jouer avec Matt, mais il était du genre indiscipliné. Il était très drôle, il avait toujours le mot pour rire et était bon vivant. En matière de politique, il pouvait devenir très sérieux, cependant.

—Tu as également tourné avec Fad Gadget.

Oui, début 1980. On faisait la première partie de DAF en Belgique, au Royaume-Uni, ainsi que quelques dates solos en Europe.

—Comment décrirais-tu les concerts du groupe ?

Très chaotiques. C’est comme si Iggy Pop avait décidé de se mettre au synthé. Très bruyants aussi. Les concerts n’étaient pas pleins, mais on sentait que le groupe avait de l’avenir devant lui. Frank était incroyable sur scène.

—On est fans de la musique de Frank Tovey, on serait curieux d’en savoir plus sur lui.

Quand il n’était pas sur scène, il était du genre calme. Il était vraiment très drôle, et sarcastique.

—Tu as lancé ton projet Kid Montana en 1981. Au début, le son était plutôt tourné vers l’électro, mais avec l’arrivée de Dudley Kludt, il s’est transformé en synthpop. Qu’est-il arrivé au groupe, pourquoi s’est-il séparé ?

On ne s’est pas séparés, The Weathermen commençait à occuper la plupart de mon temps. En plus, pour être honnête, notre musique était parfaite pour le Royaume-Uni, mais bien trop « précieuse » pour la Belgique.

—The Weathermen était l’un de tes groupes les plus célèbres. On peut comparer la musique et le sens de l’humour avec ceux d’à;GRUMH… À ton avis, l’EBM manquait un peu d’humour ou de sensibilité pop ?

Ah, ça on peut le dire. Mis à part à;GRUMH…, tous les groupes d’EBM étaient sinistres et bien trop sérieux. Mais n’oublions pas que, mis à part l’humour, les paroles de Bruce étaient très politiques et sociales. Prenons « Poison » :  les gens pensent qu’il s’agit d’une chanson sur une groupie complètement folle, mais en réalité, elle parle de la pollution (pas seulement la pollution écologique, mais aussi la pollution de la télévision et des annonces publicitaires).

—Que peux-tu nous raconter de ta collaboration avec feu Bruce Geduldig ?

La plupart du temps, elle était amusante et intéressante. Parfois, elle était compliquée, car tu sais, les membres des groupes se disputent aussi.

—Tu aimais la musique de Tuxedomoon ?
Joker.

—Certaines chansons de Weathermen apparaissaient dans la bande-son d’Alerte à Malibu. 

—En fait, je crois que c’était juste le cas de « You Want It All », de l’album Global 851 (1982).

—Ça vous a aidés à devenir plus célèbres ?

On n’est pas pour autant devenus plus célèbres, non. Par contre, les royalties étaient sympas. Notre chanson a atterri dans la série, car Mute US avait présenté notre album au directeur d’Alerte à Malibu, je crois. Par contre, « Poison » nous a rendu « célèbres » sur la scène de la musique industrielle.

—Est-ce que le morceau est apparu dans l’une des célèbres scènes où l’ont voit Pamela Anderson courir sur la plage ?

—J’aime prétendre, de façon plutôt sexiste, que peu de groupes ont eu la chance d’avoir leur musique synchronisée avec les seins de Pamela, mais non. Par contre, on peut l’entendre dans une scène de sauvetage pendant un moment. Pas mal pour une chanson sur les lapins.

—Avez-vous déjà pensé à poursuivre Metallica en justice pour leur Black album ?

On y a pensé, puis l’avocat de Prince nous a gentiment rappelé qu’on avait volé le nom de son album. En fait, le nom de l’album était composé des deux albums dont tout le monde parlait à l’époque : le Black album de Prince et Introducing the Hardlin According to TTDA de Terence Trent d’Arby. Le nom complet du nôtre était : « The Black Album According To The Weathermen ».

—Est-ce que Punishment Park était un meilleur single qu’Enter Sandman ?

Oh, absolument (rires). En fait, j’avais peur de sortir « Punishment Park » juste après « Poison ». Je pensais qu’il était trop « soul », trop « noir » en comparaison. Je pensais qu’il allait faire un bide, bien sûr, mais qu’il aurait montré au public (intéressé) qu’on était bien plus que de simples sensations du dancefloor. D’ailleurs, on l’a montré avec nos 7 albums.

—À la fin des années 90, tu as sorti quelques singles de New Beat sous différents alias : Sissi, Patricia H, Trash It! et Jimmy Beat Orchestra. Pourquoi avoir choisi un nom différent pour chaque chanson ?

Parce que j’avais honte. Comme tout le monde en Belgique, j’essayais de gagner mon beurre avec la New Beat.

—Ça aurait été plus facile de sortir toutes les chansons sous le même nom, tu crois pas ? 

Peut-être. PIAS voulait sortir Trash It en tant que single des Weathermen.

—Qu’est-ce que tu aimais dans la New Beat ?

—Je détestais la New Beat.

—Tu as enregistré des albums de bien des genres, et en 1995, tu as travaillé avec Ether sur un album de rock industriel.

J’ai monté Ether avec Didier Moens et Luc Defourmont. Je voulais faire de la musique un peu plus lourde que d’habitude. Le plus drôle, c’est que j’ai utilisé certains des sons d’Ether pour un album d’ambient enregistré la même année, sous le nom de Man-dello. Ça résume bien comment un son peut être modifié à tel point que l’on peut le retrouver dans des albums au genre musical complètement différent.

—Ils avaient besoin de quelqu’un pour ajouter des programmations ? En comparaison avec les deux autres métalleux de la vidéo, tu n’as pas vraiment l’air à ta place.

C’est vrai que j’avais les cheveux courts. Mais mon cœur était noiiiiiiir (rires).

—Comment est née la collaboration Alain Bashung ?

Il voulait bosser avec Frank Young Gods, mais finalement, ça s’est jamais fait. Alors il a demandé dans son entourage si quelqu’un connaissait quelqu’un qui travaillait avec des samples. Il est important de noter qu’il enregistrait à Bruxelles, sans ça, cette collaboration n’aurait sans doute jamais existé. Ça m’arrive d’être humble, parfois. On a fait un test sur une chanson, et il a fini par utiliser mon travail sur 6. Deux ans plus tard, il m’a aussi appelé pour que je lui compose des chansons, et j’ai fini avec « Ode A La Vie » sur son célèbre album « Fantaisie Militaire ».

—Ça t’a plu de travailler sur du rock plus classique ?

Eh bien, la musique se rapprochait plus du rock classique que celle de mes autres projets ou collaborations, mais elle n’était pas classique du tout. Lui, il était très… bizarre. Très, très calme, mystérieux… mais vraiment adorable.

—À la fin des années 90, tu as enregistré du trip hop avec Julianne Regan d’All About Eve. Elle a continué à collaborer avec toi. Curieusement, on a parlé d’elle aussi dans une interview avec Wayne Hussey de The Mission. Tu l’as rencontrée à l’époque de Gene Loves Jezebel, right ?

Oui, elle jouait de la basse avec eux. Elle est partie quelques jours après mon départ du groupe, pour les mêmes raisons, je crois.

—Tu aimes le trip hop ?

Pas vraiment, même si d’après moi, Blue Lines était incroyable. C’est vrai que c’est un style de musique inspirant. Avec Julianne, je pense qu’avec notre groupe Jules et Jim, on a fait notre propre version.

—Tu as sorti, sous ton nom, deux albums conceptuels avec des chanteurs et chanteuses invités : 13 Ghost Stories et Letters to Gods (And fallen Angels). Ils étaient dans notre liste du meilleur de 2020. ça a été difficile de travailler avec autant de gens ?

Ah, ça oui ! C’était un véritable cauchemar logistique. C’était compliqué, j’avais des échéances à respecter, mais malheureusement, les chanteurs ne l’ont pas tous compris. Mais en général, c’était incroyable de voir les deux albums prendre forme.

—Tu as eu des problèmes avec certains chanteurs ?

En effet, certains se prennent vraiment pour quelque chose ! Mais dans l’ensemble, ils étaient sympas. Et puis bon, ce n’est pas toujours facile de travailler avec moi.

—Avec Ghost And Writer, tu as sorti deux albums. Que peux-tu nous dire de ce projet ?

Frank Spinath est venu me voir, il était fan de Weathermen. On a commencé à parler du fait qu’on voulait composer de la musique, et on a fini par le faire.

—T’es-tu déjà considéré comme un auteur fantôme, étant donné que ton travail a été publié sous différents alias ?

Mis à part à l’horrible époque de la New Beat, j’ai toujours été à 100 % derrière mes chansons. Donc non, je ne me suis jamais considéré comme un auteur fantôme.

—Tu as enregistré deux albums de reprises, d’abord avec La Femme Verte et plus tard avec Leatherman. Dans le deuxième, on retrouve des chansons plus « classiques ». Comment choisis-tu les chansons que tu vas reprendre ?

Je choisis des chansons que je veux présenter sous un jour différent. Des chansons que j’aime. J’avais aussi besoin de bosser sur des reprises, car je voulais me concentrer sur le côté prod, et non pas sur la composition. Ces deux albums m’ont grandement rassuré quant à mes talents de producteur.

—En 2018, tu as travaillé Jean-Luc De Meyer pour un album appelé 11 Grinding songs. Le projet a été créé, car un label anglais voulait sortir un album de reprise de Fad Gadget, et on t’a demandé d’enregistrer une chanson, c’est ça ?

—Oui, absolument.

—Vous comptez enregistrer un autre album ?

—On travaille sur quelques chansons en ce moment, mais sans se mettre la pression.

—Tu as sorti une série d’albums instrumentaux conceptuels. En 2015, The Last Broadcast on Earth, le magnifique The Helpless Voyage of The Titanic, The Space Between WorldsOde à la Pluie, Music For Dinosaurs et The Mysterious Manuscript of Gabriel Garcia Marquez. Comment as-tu choisi le concept pour chaque album ?

—Un peu au hasard pour commencer. Je réfléchis à une idée, je pense qu’elle peut s’avérer intéressante, puis elle commence à me trotter dans la tête et se transforme en plusieurs idées. C’est passionnant de travailler de cette manière. Par contre je m’impose un certain cadre. Je sais que le concept de ces albums est un peu étrange parfois, mais j’aime être audacieux et essayer de nouvelles choses.

—Le dernier album de cette série parle d’un livre écrit par Gabriel Garcia Marquez. Comment as-tu eu l’idée de composer cet album ?

À la base, c’était une idée pour un film, puis un synopsis de 12 pages. Je l’ai envoyé à plusieurs maisons de production de ciné, mais seules 2 m’ont répondu. J’étais face à une idée que j’adorais, et je craignais qu’elle ne finisse oubliée dans un PDF ou sur un disque dur. C’était soit ça, soit je la développais pour en faire un roman de 80 pages. Et c’est ce que j’ai fait. La musique est venue par la suite, pour me montrer quelle aurait été la bande-son de ce film… (rires).

—Tu aimerais composer la musique d’autres romans ?

—Je veux passer à autre chose. Je ne suis pas certain d’écrire un autre roman avec un CD.

—Dans une interview, j’ai lu que tu composais la musique d’un jeu vidéo. Tu peux nous en dire plus ?  Pour le moment, je sais que tu as bossé sur Mystic InnFairies et Kudos : Rock Legend.

Oh, ma période de musique de jeux vidéo a eu lieu de 1995 à 2005. Après ça, c’était compliqué d’en faire, car tout le monde avait un synthé et voulait faire les musiques gratos. J’ai aussi travaillé sur plusieurs bandes-son de film, comme Doubleplusonegood (2017).

—Que nous réserves-tu pour le futur ?

Je vais continuer à essayer de nouvelles choses et à être le plus créatif possible.

—Combien d’albums nous réserves-tu pour 2021 ?

Early July, Cop International (un label américain) sortira le premier EP de mon travail avec la très talentueuse Emileigh Rohn de Chiasm. J’adore le groupe qu’on a monté, qui s’appelle Rohn-Lederman (haha, original, n’est-ce pas ?).

Je vais essayer de sortir un album sur mon label Disques de la Pantoufle en juillet ou en août. Il sera instrumental, enregistré avec des synthés modulaires, et présentera un super concept et une belle pochette.

Fin septembre, Rohn-Lederman sortira un nouvel album. Il est absolument incroyable, très spécial, émotif et fragile.

Enfin, fin octobre, un Jean-Marc Lederman Experience (c’est le nom que je donne à mes albums lorsque je travaille avec plusieurs chanteurs. Le concept sera très amusant, et attendez-vous à d’incroyables invités !

Laisser un commentaire

* By using this form you agree with the storage and handling of your data by this website.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

This website uses cookies to improve your experience. We'll assume you're ok with this, but you can opt-out if you wish. Accept Read More