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Interview : Blainer L. Reininger

par François Zappa

Crédit photo : Philippe Cornet

Un matin, après être sorti pour boire un verre avec un ami, j’ai été bouleversé par la beauté de la musique de Half Mute. Je l’avais écouté quelques fois auparavant, mais sans lui prêter beaucoup d’oreille. Depuis ce jour, ce sentiment n’a fait que grandir et Tuxedomoon est devenu l’un de mes groupes préférés. C’est pourquoi ça a été un grand honneur pour moi d’interviewer Blaine L. Reininger, voix et violon du groupe, et auteur d’une longue discographie remplie d’albums intéressants. Il jouera un set des classiques de Tuxedomoon tous les jours au W Festival. Certains de ses concerts auront lieu sur la scène VIP, et d’autres sur la scène Olivier Daout.

—Vous avez rencontré Steven Brown en 1976/77 à votre école d’art, dans la classe de musique électronique, n’est-ce pas ? Ensuite, vous avez fait des concerts ensemble, pourriez-vous nous les décrire ? Comment avez-vous réussi à rendre sur scène vos idées de performance multimédia à l’époque ?

Steven et moi nous sommes rencontrés dans la classe de musique électronique du San Francisco City College. Au début, on utilisait des écrans de rétroprojection improvisés avec des projecteurs de diapositives et des projecteurs de film Super 8 pour nos spectacles multimédias. Ensuite, le performeur Bruce Gedulfig s’est joint à nous. C’est lui qui s’est occupé des multimédias et de la performance de Tuxedomoon, jusqu’à sa mort en 2015.

—Joeboy… (Joeboy the electric ghost)/Pinheads on the Move est la première référence que vous sortez. Comment avez vous enregistré ces morceaux ?

—Au début, on était assistés par un artiste visuel et magicien de l’électronique, Tom Tadlock. On a enregistré avec son matériel, sur un enregistreur de bobine à bobine Teac à 4 pistes, avec des percussions réalisées avec des objets trouvés et un synthé polyphonique Polymoog.

—Quelles sont vos influences, la musique que vous écoutiez à l’époque ?

—Comme tout le monde, on a été influencés par les albums de la période de Berlin de Bowie, le travail d’Eno ainsi que les scènes new wave et punk de New York et de Londres. Au début, on écoutait aussi Ultravox et on a travaillé avec leur personnel en Angleterre.

—Vous utilisiez l’équipement de la troupe de théâtre Angels of Light et vous étiez proches.

Steven était un membre à temps complet de la troupe avant que je ne le rencontre. On a travaillé dans leur salle de répétition et enregistré sur leur équipement, oui.

—Quelle est l’histoire de No Tears ? Vous l’avez enregistré grâce à quelqu’un qui a eu un accident de voiture ?

Paul Zahl maintient qu’une personne importante du studio d’enregistrement a eu un accident de voiture et qu’il a dû le remplacer pour le mix. C’est un peu douteux.

— »Nervous Guy » était-elle l’une des premières chansons que vous avez écrites pour le groupe ? Comment étaient composées les autres chansons du groupe ?

—Je participais à la composition de toutes les chansons. La première que j’ai écrite pour Tuxedomoon était « Pinheads on the Move ». On composait toujours nos chansons ensemble lors de sessions d’improvisation pendant les répétitions.

—Vous avez enregistré Half Mute avec Peter Principle, disque qui a été financé par The Residents. Nous sommes aussi de grands fans d’eux, ont-ils influencé l’album ou aidé le groupe lors de la phase de création ? Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez rejoué ces chansons en 2016 ? J’ai vraiment adoré votre concert à Milan.

—En 1979, nous avons signé chez le label des Residents, Ralph Records. Bien que notre premier projet avec eux, Scream With a View, ait été enregistré dans leur studio, Half Mute a été enregistré avec un autre ingénieur dans un studio recommandé par eux, appelé Audios Amigos.

—J’entends un peu de tango dans votre musique, par exemple, dans la première chanson de Desire. Qu’en pensez-vous ?

—Je suppose que « Jinx » est une sorte de tango. Difficile à dire. On a toujours suivi nos idées pour ensuite arriver à une conclusion logique.

—Pourquoi avoir choisi de venir en Europe ? Tuxedomoon était-il le plus européen de tous les groupes américains ?

—Je ne crois pas qu’on avait vraiment l’intention de rester aussi longtemps en Europe, et en ce qui me concerne, pour le reste de ma vie. Après avoir fait la tournée européenne et enregistré Desire, on est restés dans une communauté d’artistes à Rotterdam. Ensuite, on s’est retrouvés à Bruxelles. On se déplaçait de concert en concert.

Desire a été enregistré en Europe. Y a-t-il une différence entre enregistrer aux États-Unis et enregistrer sur le Vieux Continent ?

—L’Europe était plus prête pour ce qu’on faisait, pour la musique électronique. Les groupes de krautrock avaient déjà dégagé le passage pour les groupes de notre genre. Desire a été enregistré en Angleterre. Je ne sais pas à quel point l’Angleterre est ou était européenne.

—Que pouvez-vous nous dire sur la composition de Divine, la musique pour le ballet de Maurice Béjart ?

—Maurice Béjart avait déjà utilisé notre musique et celle des Residents dans un ballet. Lorsque Steven est parti à Bruxelles en été 1981, Béjart nous a exprimé son envie de faire tout un ballet avec nous. On s’est installés dans un studio à Bruxelles, avec l’aide de Disques du Crépuscule. On a aussi eu la possibilité d’utiliser des samplings et des loopings grâce aux installations de Dan Lacksman de Telex.

—Vous avez travaillé avec deux labels cultes, Les Disques du Crépuscule et Crammed Disc. Que pouvez-nous nous dire de cette expérience ?

—Ces deux labels étaient les piliers jumeaux de la scène alternative de Bruxelles au début des années 80, avec Play it Again Sam, qui est devenu le plus grand distributeur en Europe. On répétait à l’étage de l’entrepôt de Play it Again Sam. Les Disques du Crépuscule nous laissait utiliser leur studio et jouer en concert.

—Avant que vous ne partiez du groupe, Tuxedomoon a connu une série de publications de bonne qualité, avec Time to Lose, Suite en Sous Sol et Short Stories : The Cage. This Beast, qui ont ensuite été rassemblées en un album. Pensez-vous qu’il s’agissait du moment le plus créatif du groupe ?

Tuxedomoon était toujours occupé, toujours créatif. Cette période était certainement productive, grâce notre temps de studio presque infini dont on profitait grâce à Michel Duval des Disques du Crépuscule.

Broken Fingers sort en 1982. Le nom de l’album vient d’un accident, non ? Avec votre projet parallèle The Peccadilloes, vous jouiez déjà quelques morceaux. Que pouvez-vous nous dire sur ce projet ?

—J’ai commencé à écrire et à enregistrer les chansons de Broken Fingers pendant que Tuxedomoon se trouvait encore à Rotterdam en 1981, avant l’accident où je me suis cassé quatre doigts de la main droite. The Peccadilloes était un groupe parallèle que j’avais formé pour jouer au Mabuhay Gardens de San Francisco, de façon semi-incognito. Le groupe a été formé en réaction à la tournure sérieuse que prenait Tuxedomoon. Il était censé être amusant. On jouait des chansons comme la version disco du morceau de Marlboro et « Beef Jerky » de John Lennon. Le groupe était composé de moi, Peter Principle à la basse, Michal Belfer des Sleepers à la guitare et notre manager de l’époque, Adrian Craig sur la boîte à rythmes. On avait des cactus en mousse sur scène et on portait des chapeaux de cow-boys.

—Vous avez travaillé sur deux albums de Durutti Column. Nous sommes également fans de leur musique. Que pouvez-vous nous raconter de cette expérience ?

—J’ai passé un bon moment à enregistrer à Manchester à l’apogée de la scène de Factory Records. On a enregistré au célèbre studio de 10cc, le Strawerry Studio. J’ai eu aussi le privilège de rencontrer et de passer du temps avec Tony Wilson, le fondateur de Factory Records.

Night Air est sorti en 1984, après votre départ de Tuxedomoon, mais certains membres du groupe ont participé à ce disque. Je suppose que vous aviez toujours une bonne relation avec eux. Était-ce plus facile d’écrire des chansons pour votre propre projet et non pour le groupe ?

—À un moment donné, j’ai décidé que je voulais écrire et produire de la musique plus pop rock que ce que les autres membres du groupe voulaient faire. Au moins un membre de Tuxedomoon participait à tous mes albums solos. On a jamais vraiment arrêté de travailler ensemble. Maintenant, je considère mes années de carrière solo comme un congé de Tuxedomoon.

—Quatre ans plus tard, vous êtes de retour avec Tuxedomoon et vous sortez Ghost Sonata, l’un des projets les plus ambitieux du groupe. Vous avez eu beaucoup de problèmes avec sa performance, n’est-ce pas ?

—La nuit de la première performance de Ghost Sonata, quelqu’un a jeté un pot de mayonnaise sur la scène. Les gens venaient voir un groupe donner un concert et ne savaient pas comment réagir à ce qu’ils voyaient. En fait, on a sorti la musique de Ghost Sonata bien plus tard. Notre ami James Nice du label Les Temps Modernes (LTM Recordings) disait qu’il considérait que Ghost Sonata était un genre de projet perdu comme Smile des Beach Boys. C’est lui qui a rendu possible la finition de l’album de Ghost Sonata en 1991.

—Vous dites que vous vouliez être plus célèbre et faire de la musique moins avant-garde. Vos derniers albums des années 80, Byzantium et Book of Secrets, suivent cette direction. Comment les voyez-vous ?

—J’aime toute ma musique. J’écoute mes vieux enregistrements et je continue de jouer certaines de ces chansons en concert.

—Depuis Croatian Variations, réalisé avec Steven Brown, vous retournez vers un style de musique plus classique et vous continuerez dans cette direction dans d’autres disques. Préférez-vous ce genre de musique ?

—Le mode de fonctionnement « classique » de notre travail est uniquement une autre voie que nous aimons suivre. Dans de nombreux cas, c’est la musique qui donne la direction.

—J’ai été surpris d’entendre un remix de « No Tears » de DJ Hell. Il a aussi tourné avec vous, comment cette connexion est-elle née ?

—Steven a rencontré DJ Hell lorsqu’il participait à l’organisation d’une version mexicaine de la Love Parade de Berlin à Mexico City. DJ Hell a dit à Steven qu’il utilisait et samplait beaucoup nos enregistrements pour ses mix et c’est ainsi qu’est née la collaboration. On a fait une belle tournée ensemble en 2000 et il est venu à Cagli, en Italie pour poser sa contribution sur notre album Cabin in the Sky.

—Tuxedomoon a enregistré deux bandes-son particulières, l’une pour un film n’existant pas, Bardo Hotel Soundtrack et l’autre pour un film érotique, Pink Narcissus. Que pouvez-vous nous dire de ces expériences ? D’où vient le nom « Toreador del Amor » ?

—Le Bardo Hotel était un film documentaire que nous avions commencé lorsqu’on était résident de l’Illuseum d’Amsterdam en 2005. Il incluait de la musique qu’on avait commencé à composer à San Francisco plus tôt cette année-là. Le film n’a jamais été fini. Pink Narcissus était une bande-son commissionnée en 2011 par le festival de cinéma L’Étrange, qui a lieu chaque année à Paris. On y invite plusieurs groupes pour jouer sur des films cultes. « Toreador del Amor » décrit une scène du film.

—Dans Vapour Trails, il y a une chanson que j’adore, « Muchos Colores », avec le poème du Colonnel Marcos. Comment le groupe a-t-il eu cette idée ? Et celle de la bande-son de Blue Velvet revisitée ? Vous avez fait la musique de ce documentaire avant qu’il ne soit fait, c’est ça ?

—Steven Brown a écrit les paroles de « Muchos Colores ». Il est activiste dans la politique mexicaine et d’Amérique latine. La bande-son Blue Velvet Revisited nous a été proposée par Erik Stein et son groupe Cult With No Name. Ils ont parlé avec le directeur du film, Peter Braatz. Ce dernier avait été sur le plateau de Blue Velvet, filmé à Super 8, et n’avait rien fait de cet enregistrement pendant trente ans. Lorsqu’enfin il a pu l’éditer et le sortir avec la bénédiction de David Lynch, il est allé voir Erik Stein pour lui demander s’il pouvait inclure Tuxedomoon. John Foxx a aussi apporté sa contribution à la bande-son.

—Comment se passe votre carrière d’acteur ?

—Elle continue, à mon grand étonnement. Récemment, j’ai joué dans trois films et dans une pièce de théâtre de « The Master and Margarita ». Je jouais le démon. Je joue également dans un opéra avant-gardiste appelé « The Cave », d’après Platon.

—Le fait que vous ayez travaillé dans votre premier film a été l’étape qui vous a mené à enregistrer votre première bande-son, Manic Man, n’est-ce pas ?

—En fait, ma première bande-son de film était pour le film du même réalisateur, appelé « Radio Moscow », ma deuxième avec ce réalisateur, Nicholas Triandafyllidis. « The Overcoat », d’où vient la musique de Manic Man, vient d’un téléfilm de lui, mon troisième.

—Pouvez-vous nous dire deux mots sur votre concert au W Festival ? Vous allez jouer avec différents invités ?

—Je jouerai avec mon guitariste de toujours, le magicien grec Tilemachos Moussas, et quelques autres invités dont j’attends la confirmation.

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