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Interview : Rational Youth

par François Zappa

Crédit photo : Kalle Christiansson

Beaucoup de choses ont changé depuis la sortie de Cold War Night Life de Rational Youth en 1982, mais le monde est toujours entre les mains des mauvaises personnes, et il est normal de sentir la même pression et la même paranoïa qui ont poussé Tracy Howe à composer cet album il y a 37 ans. Dans cette interview, Tracy, un autre de nos héros canadiens, nous raconte l’histoire du groupe. On pourra assister à son concert un samedi, pas à Silesia mais au W Festival, sur la même scène que Psyche.

—Vos premiers groupes étaient The Normals et Heaven Seventeen. Que pouvez-vous nous dire sur ces premiers jours ? Heaven Seventeen était l’un des premiers groupes punk à utiliser des synthés, connaissiez-vous Metal Urbain, le groupe français qui faisait la même chose ?

The Normals était un groupe de punk de Montréal, qui a existé de 1977 à 1978. J’étais le batteur et je participais aussi à la composition des chansons. On était influencés par les Buzzcocks, The Clash et The Jam. On a joué plusieurs fois en concert et on a sorti un album appelé Now Music Now. Heaven Seventeen a existé de 1978 à 1980. En résumé, c’était un groupe du style Magazine ou Ultravox. Oui, je connaissais Metal Urbain et j’ai acheté le single Panik à sa sortie !

—Vous avez aussi joué avec Men Without Hats. Il y a quelques années, quelqu’un m’a offert l’album Pop Goes The World. Je n’ai jamais vraiment aimé, devrais-je réécouter cet album ou essayer avec un autre ? Vous avez joué quelques mois avec eux. Pouvez-vous nous en parler ?

—Ce n’est pas vraiment un album que je recommanderais. Honnêtement, je ne l’ai jamais écouté, à part le single, ce qui était inévitable à sa sortie. Je n’ai jamais écouté un seul album en entier de Men Without Hats, sauf peut-être leur premier EP, parce que je jouais ces chansons. Ivan Doroschuk a fait un bref passage dans la dernière version de Heaven Seventeen avant sa séparation, et il m’a proposé de rejoindre MWH en tant que guitariste. J’ai accepté, car je n’avais jamais joué de guitare dans un groupe avant, et c’était plutôt intéressant. À part ça, ce n’était pas vraiment une bonne expérience, mais c’est ce qui m’a donné l’idée de commencer à composer de la musique avec des synthés.

—Quel est votre album préféré de Kraftwerk ? Pourquoi ?

—Ça, c’est une question difficile. Si j’en choisis un, c’est comme si j’abandonnais les autres. Je crois que si je devais m’exiler sur une île déserte et que je devais en choisir un, j’opterais pour The Man Machine. Chez Kraftwerk, j’ai toujours aimé la beauté pure de leurs compositions et de leurs arrangements au synthé. Le contenu mélodique, et l’orchestration des sons de chansons comme « Neon Lights », « Metropolis », « Spacelab », le pur amusement de « The Model », la conduite incessante de « The Robots ». C’est un album parfait, du début à la fin.

—On a demandé la même chose à Psyche, mais de quelle façon ont été reçus vos premiers concerts au Canada ? Vous étiez le premier groupe à jouer uniquement avec des synthés.

—Plutôt bien, en fait. Notre tout premier concert incluait aussi de nombreuses projections de visuels et voilà, on faisait tout ce bruit avec des synthés. Les gens de Montréal n’avaient jamais vu ça dans un groupe local. Notre deuxième concert était l’ouverture d’OMD dans une grande salle et on a fait une bonne impression.

—On voudrait vous parler de deux choses de Cold War Night Life. D’abord, de l’utilisation du Roland TR-808 (utilisé by YMO ou Afrika Bambata) et ensuite des paroles liées à la guerre froide. Était-ce facile de trouver ce genre d’équipement dans les années 80 ? Comment avez-vous commencé à écrire des choses sérieuses quand tous les musiciens qui jouaient de la synth écrivaient des paroles plus typiques ?

—C’était facile de trouver ce genre d’équipement, mais bien sûr, il était cher. Je crois qu’on a acheté le premier TR-808 qui est arrivé au Canada. Avant ça, sur notre premier single, on a utilisé un Roland CR-87. Mais le 808 a été une révélation, et c’est ce qu’on utilisait sur l’album Cold War Night Life. Quant aux paroles, j’écrivais des paroles plutôt sérieuses dans les groupes dans lesquels j’ai joué avant Rational Youth. Je n’arrivais pas spécialement à écrire des paroles sur les mêmes thèmes que les autres groupes, je ressentais la pression de ce qui se passait à l’époque. On avait l’impression que le monde allait exploser, et je sentais que je devais dire quelque chose à ce propos, peut-être pas pour changer ce qui se passait, mais au moins pour en être le témoin. J’ai toujours aimé la juxtaposition de la pop joyeuse et des sujets sérieux de paroles. Je ne peux pas faire autrement.

—J’ai lu que l’album a été ressorti après une campagne de fans par e-mail, pouvez-vous nous en dire plus ?

—Oui, Cold War Night Life est sorti, à la base, au Canada en 1982, chez YUL Records sous format LP. YUL a vendu les enregistrements à EMI Music en 1985, mais EMI ne les a jamais sortis. Avec l’avènement du CD, l’album n’était pas disponible sous ce format. En 1997, j’ai créé pour la première fois un site Internet pour Rational Youth, pour m’amuser. J’ai été surpris de la façon dont il a été accueilli. Honnêtement, je pensais qu’on nous avait oubliés. Ensuite, EMI a sorti une compilation sur CD appelée All Our Saturdays, cette année-là. C’était vraiment dommage que Cold War Night Life ne soit pas disponible, mais comme j’avais ce site où je communiquais avec tous les fans que j’avais découverts, j’ai eu l’idée de demander aux gens de contacter EMI Canada pour leur demander de sortir l’album sur CD. Ils ont eu des centaines de demandes et le CD est sorti chez EMI en 1998, et a également été sous licence d’un label suédois, October Records.

—On est des genres de nerds des jeux vidéo. Je dois donc vous poser une question à propos de la version pour Commodore 64 de « Saturdays in Silesia ». Que pouvez-vous nous dire ?

—Ça, c’est drôle ! Je n’avais rien à voir avec ça, et je n’ai jamais eu de Commodore 64, mais les gens m’en ont parlé et m’ont envoyé des vidéos pour me montrer son son. Honnêtement, j’ai été plutôt content dans l’ensemble. C’est une vieille histoire maintenant, mais je serai ravi d’apprendre que quelqu’un a eu l’envie de faire de la synth grâce à ça !

—Ensuite, vous avez sorti l’EP Rational Youth, également sorti sous le nom d’Electronic Composings, n’est-ce pas ? Diriez-vous que le son est plus new wave et un peu moins synth pop ?

—Oui, je crois que c’est vrai. Il y a deux raisons à ça. D’abord, Bill Vorn a quitté le groupe pour retourner à l’université en 1982 et le groupe avait été contacté pour partir en tournée d’une ampleur assez conséquente au Canada : 26 dates sur 6 semaines. J’étais dévasté d’apprendre le départ de Bill, mais on s’était engagés pour la tournée. La façon la plus simple de gérer la situation était de recruter un batteur et un bassiste, qui travaillaient bien, mais qui ont poussé le son du groupe dans une autre direction. Ensuite, EMI nous a vus lors de cette tournée. Ils nous ont offert un contrat d’enregistrement, qu’on a décidé de signer, donc on s’est retrouvés un peu bloqués dans ce type de line-up. Lors de l’enregistrement du premier EP, et malheureusement, le groupe était plutôt orthodoxe et soumis à l’influence du label.

—Comment vous êtes-vous senti lorsque le reste du groupe est parti après l’EP éponyme ?

—Très mal, bien sûr, mais on l’avait monté rapidement sous pression, et il n’y avait pas vraiment d’atomes crochus. C’était comme dans le film Les Commitments, vous voyez ?

—Vous avez dit que vous n’étiez pas content que l’album suivant, Heredity, soit sorti sous le nom du groupe. Pensez-vous que son son soit différent de celui de Rational Youth ?

—Oui. C’était un album de pop décent, mais en toute honnêteté, il ne suivait plus du tout le concept orignal que Bill Vorn et moi-même on avait créé. Il est différent du son de Rational Youth dans le sens où il y a des guitares partout, pour commencer. Pour la création de cet album, on travaillait avec Dee Long, avec qui on a passé du bon temps. C’était un producteur incroyable et une personne adorable. En plus, on disposait de toutes les ressources de premier ordre et on mixait dans un studio célèbre de Londres. Tout ça s’est associé au fait que je me sentais mal, dans le sens que j’avais l’impression de marcher à l’aveugle dans un énorme labyrinthe où je m’étais perdu moi-même, avec le label qui vivait gratuitement dans ma tête. J’avançais avec difficulté, car, bien sûr, je ne pouvais pas abandonner, je devais le terminer.

—Vous avez fait une grande pause avec le groupe en 1986, pourquoi ?

—Après tout ce stress de la création de l’album, Heredity est sorti avec beaucoup de publicité au Canada, mais le label américain n’en a pas fait de même. Ça avait tout l’air d’un échec. Après avoir fait des mois de tournée pour faire la publicité du disque et senti que j’avais aliéné beaucoup de nos fans d’origine, j’en ai eu assez. J’ai appelé ça un hiatus à l’époque, mais en ce qui me concernait, la musique, c’était fini pour moi, point final. Même avec la tournée je ne gagnais pas d’argent. Tout partait ailleurs, je devais arrêter. Je pense que Bill Vorn et moi, on a commencé quelque chose de vraiment original, quelque chose de plus grand que la somme de ses parties. Lorsqu’il est parti, beaucoup de magie est partie avec lui. Il avait d’autres ambitions, il ne voulait pas vraiment faire partie d’un groupe pop. Depuis Rational Youth, il a vraiment eu du succès dans sa carrière artistique et d’éducation artistique. Pour moi, Rational Youth c’était un genre de défi existentiel et après Heredity, ça devait s’arrêter.

—Votre album de retour, To the Goddess Electricity, est plus personnel, du moins dans les paroles. D’abord, vous écriviez sur le monde, mais à ce moment-là, les chansons parlent de vous. Qu’en pensez-vous ? Vous avez aussi réussi à changer le son du groupe.

—Oui, cet album est sorti presque par accident. J’ai rencontré Dave Rout et Jean-Claude Cutz à Toronto. On a parlé de faire de la musique, en 1999, je crois. J’étais toujours assez inactif, mais ils m’ont inspiré pour faire quelque chose de nouveau. C’était des fans de Rational Youth, donc c’était quelque chose de différent pour moi. C’était d’excellents musiciens et des gars qui aimaient la synth. J.-C. était un très bon ingénieur du son. Je crois qu’on a fait un superbe album ensemble, et j’ai vraiment senti qu’il s’agissait d’un vrai album de Rational Youth. C’est toujours le cas. Je crois que le changement de son ainsi que le contenu des paroles reflètent le moment où l’album a été fait, ainsi que l’expérience de Dave et de J.-C. Cette dernière était plus en symbiose avec l’électronique que la mienne. J’aime toujours cet album et j’en suis très fier.

—Que s’est-il passé entre cet album et le suivant ? Vous êtes parti en tournée, n’est-ce pas ?

—Oui, on a fait quelques tournées en Scandinavie, et, pour des raisons personnelles, pour aller vivre avec Gaenor, j’ai décidé de m’installer à quelques milliers de kilomètres, dans le Canada occidental.

—Votre album Future Past Tense de 2016 nous donne l’occasion de vous poser nos deux questions classiques : était-ce difficile d’écrire de nouveau des chansons ? Pour les remix, avez-vous sélectionné les personnes pour les faire ?

—Lorsque Gaenor et moi on a commencé à faire de la musique ensemble, c’était devenu tout à coup facile pour moi d’écrire des chansons. En effet, pour la première fois j’avais une véritable ancre pour me garder sur le droit chemin et me faire avancer. Aussi, elle écrit une grande partie du nouveau matériel, surtout les chansons, et on est parfaitement en accord. C’est de nouveau le vrai Rational Youth, comme en 1982. C’est aussi beaucoup plus facile dans le sens où je ne me limite pas à écrire des chansons que je peux changer, car Gaenor a une voix qui peut faire évoluer la musique vers d’autres mondes, et c’est libérateur. Ceci dit, c’est plus difficile d’écrire maintenant que pour les premiers albums, mais c’est pareil pour tout le monde. Ça demande beaucoup de travail, mais je bosse dur. Pour les remix, je les considère comme un genre de mal nécessaire, vous savez, quelque chose que veut votre label, pour l’inclure sur un album. Du coup, je demande à des amis de les faire. Tous les remix de Future Past Tense ont été faits par des amis.

—Dans cet album, vous avez fait une reprise de Psyche et vous partagez aussi un split avec eux, où vous reprenez AC/DC. Pensez-vous qu’il existe un lien entre ces groupes ?

—Oui, un très gros lien. On est des frères et des sœurs spirituels. Darrin dit que je suis un « héros », mais il est aussi un héros. J’éprouve beaucoup d’admiration pour lui, car avec son frère, ils ont fait ce que j’ai toujours voulu : ils ont quitté le Canada et sont allés en Europe. Ils ont dormi sur les bancs des parcs de Paris, sous les murs de la ville de Nuremberg, tout ça, pour leur art. En plus, ils faisaient partie d’un autre groupe de synthpop du Canada dans les années 80 et ils ont écrit tant de chansons magnifiques, comme « Unveiling The Secret », « The Brain Collapses », « Sanctuary », « The Saint Became A Lush », etc. J’ai fait plusieurs tournées avec Psyche et c’est un véritable privilège que de les écouter chaque nuit. Darrin est un incroyable chanteur et il vit vraiment ses chansons. Il donne tout sur scène. C’est un incroyable performeur. Stefan Rabura est un musicien extraordinaire, un vrai virtuose. En plus, nous sommes tous de très proches amis. Avec Gaenor, je les adore, lorsqu’on part en tournée, on ne fait que s’amuser. Jamais de disputes !

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre mauvaise expérience au festival frauduleux appelé Stockholm Synth Festival ?

—C’était en 1997, on n’avait rien fait pendant 10 ans, et ce promoteur de Stockholm m’a contacté pour me demander si je voulais jouer en tête d’affiche pour ce festival. Il nous payait les vols ainsi qu’une certaine somme. J’ai réussi à convaincre Bill Vorn de le faire. Je vivais à Toronto à l’époque, et je faisais régulièrement les voyages à Montréal pour répéter avec Bill. Alors que la date du spectacle approchait, le promoteur devenait de plus en plus difficile à contacter. La semaine de l’événement, on n’avait toujours pas réussi à le contacter et les vols n’avaient toujours pas été réservés. Pourtant, le promoteur vendait encore des tickets pour un événement avec Rational Youth et Front 242 en tête d’affiche. Quelques jours avant l’événement, j’ai compris qu’ils n’avaient nullement l’intention de nous faire venir. J’ai essayé de contacter autant de personnes que j’ai pu en Suède pour leur dire qu’on ne venait pas. Ils avaient vendu trop de tickets, la salle était trop remplie et le festival a été un fiasco. On a ensuite découvert que le promoteur était un gangster célèbre, et il a fui le pays avec l’argent de tout le monde, ou un truc du genre.

—Qu’est-ce que que Magic Box ? Un album live et des chansons que vous avez trouvées dans une boîte ?

—Magic Box était un CD de « raretés ». On l’a appelé comme ça parce qu’on a trouvé une boîte avec tout un tas de vieilles cassettes à l’intérieur : des démos de Rational Youth, des bouts de session d’enregistrement, ainsi que deux enregistrements live complets de concerts.

—Heresy est un album en hommage à Rational Youth. Étiez-vous impliqué dans sa création, ou était-ce l’idée de Cold War Night Life ?

—Non, c’était entièrement l’idée de Simon Helm du magazine Cold War Night Life. Tout ce que je savais, c’est qu’il travaillait dessus. Une fois fini, on m’en a donné une copie et j’ai été très ému. C’était un album magnifique, et les reprises de nos chansons par tous ces groupes étaient magnifiques. Je me suis senti honoré et vraiment reconnaissant envers Simon et tous les musiciens qui ont participé à ce projet.

—Maintenant, vous jouez avec votre femme. Est-ce que ça peut créer des disputes à la maison ?

—Ha ha, eh bien oui, mais de bonnes disputes. Elle gagne neuf fois sur dix, bien sûr. Sérieusement, elle a de bons instincts, et j’ai confiance en son jugement, même si parfois, j’essaie de résister ! 

—Vous prévoyiez de sortir un EP de six pistes, mais maintenant vous pensez sortir un album complet ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

—Ce sera un album complet, oui. Je peux vous dire qu’il comprendra tout un tas de nouvelles chansons, ainsi que de nouvelles reprises électroniques de trois des chansons qui se trouvaient sur l’EP Rational Youth de 1983 que vous avez mentionné plus haut (je considère que c’est du travail non terminé). Il y aura aussi une collaboration avec l’un de nos artistes allemands préférés pour l’un des morceaux. Désolé, je ne peux pas en dire plus !

—Que peut-on attendre de votre concert au W Festival ? Venez-vous avec un groupe complet ?

—Gaenor et moi, on est le groupe complet. On a joué devant de grandes foules tous les deux, car on a joué en première partie de Midge Ure au Canada, et ça fonctionne bien dans une grande salle. On a été très contents d’être invités au W Festival de 2019, et on a vraiment hâte d’y être.

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